SUR LA RECEVABILITE

                      de la requête No 19764/92
                      présentée par Thomas QUINN
                      contre la France

                            __________


      La Commission européenne des Droits de l'Homme (Deuxième
Chambre), siégeant en chambre du conseil le 8 septembre 1992 en
présence de

             MM.  S. TRECHSEL, Président de la Deuxième Chambre
                  G. JÖRUNDSSON
                  A. WEITZEL
                  J.-C. SOYER
                  H. G. SCHERMERS
                  H. DANELIUS
             Mme  G. H. THUNE
             MM.  F. MARTINEZ
                  L. LOUCAIDES
                  J.-C. GEUS

             M.   K. ROGGE, Secrétaire de la Deuxième Chambre ;

      Vu l'article 25 de la Convention de sauvegarde des Droits de
l'Homme et des Libertés fondamentales ;

      Vu la requête introduite le 24 avril 1992 par Thomas QUINN contre
la France et enregistrée le 24 avril 1992 sous le No de dossier
19764/92 ;

      Vu le rapport prévu à l'article 47 du Règlement intérieur de la
Commission ;

      Après avoir délibéré,

      Rend la décision suivante :

EN FAIT

      Le requérant est un ressortissant américain, né en 1937, à New
York. Il a son domicile à Paris mais purge actuellement une peine de
prison de trois ans à la maison d'arrêt de la Santé à Paris.

      Devant la Commission, le requérant est représenté par Maître N.A.
Maryan Green, avocat au barreau de Paris.

      Les faits, tels qu'ils ont été exposés, peuvent se résumer comme
suit.

      Le 1er août 1988, le requérant fut inculpé du chef d'escroquerie
et diverses infractions à la législation sur l'émission de valeurs
mobilières, sur l'appel public à l'épargne et sur le démarchage, et
placé en détention provisoire à la maison d'arrêt de la Santé à Paris.

      Le 29 novembre 1988, il fut en outre inculpé d'escroquerie
aggravée. Le juge d'instruction prolongea de ce fait la détention
provisoire.

      Une troisième prolongation de quatre mois eut lieu le
20 juillet 1989. Sur appel, la chambre d'accusation de la cour d'appel
de Paris, infirma cette ordonnance par arrêt du 4 août 1989, et ordonna
l'élargissement immédiat du requérant. Elle estimait en effet que la
détention du requérant n'apparaissait plus nécessaire à la
manifestation de la vérité, qu'elle ne répondait plus aux exigences de
l'ordre public et que le requérant offrait toutes les garanties de
représentation.

      Or, ce même jour, 4 août 1989, le requérant était placé sous
écrou extraditionnel suite à une demande émanant des autorités
judiciaires de la Confédération suisse.

      Le 23 août 1989, la chambre d'accusation rejeta une première
demande de mise en liberté. Une seconde demande de mise en liberté fut
rejetée le 2 novembre 1989. Par arrêt avant dire droit de ce même jour,
la chambre d'accusation sollicita un complément d'information auprès
des autorités suisses.

      Le 19 décembre 1989, la Cour de cassation rejeta le pourvoi formé
contre l'arrêt du 23 août 1989. Le 6 mars 1990, elle cassa l'arrêt du
2 novembre 1989, rejetant la deuxième demande de mise en liberté pour
vice de forme. La chambre d'accusation de renvoi rejeta, elle aussi,
la demande de mise en liberté.

      Par arrêt du 14 mars 1990, la chambre d'accusation donna un avis
favorable sur la demande d'extradition du requérant. La Cour de
cassation rejeta, par arrêt du 24 juillet 1990, le pourvoi formé contre
cet arrêt, ainsi que le pourvoi formé contre l'arrêt du 2 novembre 1989
ordonnant un supplément d'information.

      Une troisième demande de mise en liberté était présentée le
28 novembre 1990 ; la chambre d'accusation la rejeta par arrêt du
19 décembre 1990 et la Cour de cassation rejeta le pourvoi formé contre
cet arrêt le 15 avril 1991.
      Dans l'intervalle, soit le 24 janvier 1991, le requérant avait
fait l'objet d'un décret d'extradition. Le 25 mars 1991, il saisit
le Conseil d'Etat d'un recours en annulation contre ce décret et
l'assortit de conclusions aux fins de sursis à exécution. Le requérant
invoquait tout d'abord l'absence de réelle motivation du décret
d'extradition. Il soutenait ensuite que les circonstances préalables
à l'intervention du décret d'extradition, constituaient un véritable
détournement de procédure de la part des autorités françaises
désireuses de le maintenir à leur disposition pendant le temps
nécessaire au règlement de son dossier. Il invoquait enfin, en se
référant à la Convention européenne d'extradition, la règle de droit
"non bis in idem".

      Le 31 janvier 1992, le Conseil d'Etat statuant au contentieux,
rejeta sa requête. Il considéra le décret d'extradition suffisamment
motivé quant aux faits de l'espèce, estima que le dossier ne révélait
aucun détournement de procédure, et jugea enfin que le décret n'avait
pas davantage méconnu "la règle 'non bis in idem' en l'absence de
poursuites dirigées contre (le requérant) à raison des faits pour
lesquels l'extradition a été accordée aux autorités suisses".

      Par ailleurs, le 10 juillet 1991, le requérant a fait l'objet
d'une condamnation à quatre ans de prison ferme par le tribunal de
grande instance (chambre correctionnelle) de Paris.

      Statuant sur appel du Ministère Public et du requérant, la cour
d'appel de Paris, le 23 avril 1992, réforma le jugement, et réduisit
la peine prononcée à quatre ans d'emprisonnement dont un an avec
sursis. Elle le maintint en détention.

      Le requérant forma, le 29 avril 1992, un pourvoi en cassation
limité à une demande de mainlevée du blocage des comptes bancaires
ouverts sous son propre nom ou sous son nom d'emprunt, prononcé par la
cour d'appel.


GRIEFS

1.    Le requérant se plaint tout d'abord d'une atteinte à l'article 6
par. 1 combiné avec l'article 5 par. 1 f) de la Convention dans la
mesure où il ne disposerait plus d'aucun recours efficace contre son
extradition. Les poursuites pénales dirigées contre lui en France, et
la procédure menant à son extradition s'étant déroulées de manière
parallèle, le requérant a épuisé toutes ses voies de recours contre
l'extradition avant l'arrêt pénal définitif. Or, cette extradition
serait irrégulière car elle concernerait les mêmes faits que ceux pour
lesquels il a été définitivement jugé en France.


2.    Le requérant invoque ensuite une atteinte au principe de droit
"non bis in idem" protégé par l'article 4 du 7e Protocole. Selon lui,
les faits pour lesquels il a été condamné en France et ceux pour
lesquels il risque d'être jugé en Suisse s'il est extradé, sont
identiques, de telle sorte qu'il sera poursuivi deux fois pour les
mêmes faits. Le requérant est conscient du fait que son grief, dans la
mesure où il implique d'autres Etats que la France, n'entre pas dans
le champ de l'article visé, qui est limité au sein même de chaque Etat
contractant ; il suggère toutefois de s'inspirer de l'esprit,
"généreux", de la Convention, plutôt que de sa lettre.3.    Le requérant affirme que sa peine sera réputée purgée, sauf
remises de peine susceptibles d'intervenir entre temps, le
7 juillet 1993. L'avocat du requérant indique cependant à la Commission
que son client est censé sortir de prison dès septembre 1992. Il
soutient dès lors que son extradition probable à l'issue de l'exécution
de sa sanction constitue un traitement inhumain contraire à l'article
3 de la Convention. En effet, il serait jugé à nouveau pour les mêmes
faits en Suisse, puis éventuellement extradé vers un nouveau pays où
il serait également poursuivi, risquant ainsi de cumuler plusieurs
peines pour un ensemble de faits unique.

EN DROIT

1.    Le requérant se plaint tout d'abord de ne plus disposer de
recours efficaces contre son extradition, en violation de l'article 6
par. 1 (art. 6-1) de la Convention, dont la partie pertinente est ainsi
libellée :

                 "Toute personne a droit à ce que sa
                 cause soit entendue équitablement,
                 publiquement et dans un délai
                 raisonnable, par un tribunal
                 indépendant et impartial, établi par
                 la loi, qui décidera ... du bien-
                 fondé de toute accusation en matière
                 pénale dirigée contre elle".

      La principale question que la Commission est appelée à trancher
est celle de savoir si les dispositions de l'article 6 par. 1
(art. 6-1) de la Convention s'appliquent à une procédure d'extradition,
autrement dit si l'on peut estimer que pareille procédure conduit à
décider du bien-fondé d'une accusation en matière pénale.

      Selon la Commission, les termes "décider" du bien-fondé visent
un processus complet d'examen de la culpabilité ou de l'innocence d'un
individu accusé d'une infraction, et pas simplement la décision de
savoir si un individu peut ou non être extradé à un autre pays (voir
requête n° 10227/82, déc. 15.12.83, D.R. 37, p. 93 ; n° 10479/83, déc.
12.3.84, D.R. 37, p. 158).

      La Commission relève qu'en l'espèce ni les juridictions
judiciaires françaises ni a fortiori les juridictions de l'ordre
administratif, ne se prononcent sur la culpabilité de l'intéressé, mais
uniquement sur le respect des conditions légales de l'extradition.

      La Commission estime dès lors que cette procédure d'extradition
n'a pas emporté décision sur le bien-fondé d'une accusation pénale
contre le requérant, au sens de l'article 6 par. 1 de la Convention et
qu'ainsi le grief de l'intéressé est incompatible avec cette
disposition, au sens de l'article 27 par. 2 (art. 27-2) de la
Convention.

2.    Le requérant affirme ensuite que son extradition imminente vers
la Suisse porterait atteinte à la règle "non bis in idem" protégée par
l'article 4 Protocole 7 (P7-4), aux termes duquel :

                 "Nul ne peut être poursuivi ou puni
                 pénalement par les juridictions du
                 même Etat en raison d'une infraction
                 pour laquelle il a déjà été acquitté
                 ou condamné par un jugement définitif
                 conformément à la loi et à la
                 procédure pénale de cet Etat".

      La Commission note que le requérant, conscient du fait que le
champ d'application de cet article est limité au sein d'un seul et même
Etat, invoque l'esprit de la Convention, qui exigerait une protection
optimale de tout individu contre le risque d'être jugé deux fois pour
les mêmes faits.

      La Commission relève que les termes de l'article 4 Protocole 7
(P7-4) sont clairs, et ne protègent les individus que contre les
éventuelles atteintes réalisées au sein d'un même Etat.

      La Commission estime dès lors que le grief du requérant, dans la
mesure où il vise des poursuites et des condamnations éventuelles dans
d'autres Etats que la France, est incompatible avec cette disposition,
au sens de l'article 27 par. 2 (art. 27-2) de la Convention.


3.    Le requérant affirme enfin que le risque d'extraditions
successives avec autant de condamnations possibles pour les mêmes
faits, constitue un traitement inhumain contraire à l'article 3
(art. 3) de la Convention qui dispose :

                 "Nul ne peut être soumis à la torture
                 ni à des peines ou traitements
                 inhumains ou dégradants".

      La Commission rappelle, en premier lieu, que selon sa
jurisprudence constante, aucun droit à ne pas être extradé ne figure,
comme tel, au nombre des droits et libertés reconnus dans la Convention
(cf. les décisions sur la recevabilité des requêtes n° 2143/64,
Annuaire 7, p. 329 ; n° 9012/80, déc. 9.12.80, D.R. 24 p. 205).

      Néanmoins, l'extradition vers un pays où la personne extradée
risque d'être soumise à un traitement inhumain peut constituer une
violation de l'article 3 (art. 3) de la Convention.

      Toutefois, pour qu'un traitement puisse être considéré comme
inhumain, il faut que ce traitement atteigne un minimum degré de
gravité. L'appréciation de ce minimum est, d'autre part, relative par
essence (Cour eur. D.H., affaire Irlande c/ Royaume-Uni, arrêt du
18.1.1978, série A n° 25, par. 162).

      En l'espèce, la Commission estime que ni le risque pour le
requérant, s'il est extradé, d'être à nouveau jugé, voire
éventuellement condamné, en Suisse, pour des faits qui selon lui sont
identiques à ceux ayant entraîné sa condamnation en France, ni
l'éventualité d'extraditions ultérieures à partir de la Suisse, ne sont
des faits d'une gravité telle, qu'ils pourraient être qualifiés de
traitement inhumain au sens de l'article 3 (art. 3) de la Convention.

      Il s'ensuit que cet aspect de la requête est manifestement mal
fondé au sens de l'article 27 par. 2 (art. 27-2) de la Convention.

      Par ces motifs, la Commission à l'unanimité,

      DECLARE LA REQUETE IRRECEVABLE.

Le Secrétaire de la                        Le Président de la
Deuxième Chambre                           Deuxième Chambre


(K. ROGGE)                                (S. TRECHSEL